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IVCAST 22 : Voyageur aveugle, l’histoire de Jean-Pierre Brouillaud

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Jean-Pierre Brouillaud a été frappé de cécité à l’âge de 15 ans. L’année suivante, il partait seul sur les routes du monde. Depuis, il ne s’est jamais vraiment arrêté. Et cela fait près de 50 ans que cela dure ! Rencontre avec un écrivain voyageur aveugle. 

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A propos de cet épisode :

Entre nous, je ne sais plus comment je suis tombé sur le blog de Jean-Pierre Brouillaud sur la toile. Ce fut en tout cas une bonne surprise. Après avoir parcouru son blog, je lui ai envoyé un mail pour lui demander s’il serait d’accord pour une interview.

Après coup, je me suis dit « mince, comment va-t-il lire mon mail ? ». Mais pas de soucis pour Jean-Pierre qui m’a répondu dans la journée. Il a une solution pour cela, il en parle dans le podcast d’ailleurs.

Bref, voici une chouette interview d’un voyageur aveugle. En plus, Jean-Pierre vit en Ardèche, je compte bien passer le voir la prochaine fois que je rentre chez moi !

 

Mots clefs du podcast:

Handicap- Cécité – Voyage au long cours – Voyageur aveugle – Inspiration

Ce que vous allez découvrir dans cet épisode :

– Le choc qu’a vécu Jean-Pierre à 16 ans.

– Comment, malgré sa cécité, un an après, il partait seule en voyage

– Le choc a Istanbul

– Comment a-t-il fait pour franchir le pas.

– Ses conseils pour vaincre sa peur.

– Sa période hippie sur les routes d’Asie.

– Sa traversée de l’Afrique à pied, ses aventures en Amérique du Sud…

– Le regard des autres sur son handicap. Les différences avec l’Occident.

– Comment Jean-Pierre voit le monde, comment il perçoit le voyage.

– Pourquoi la cécité a été une chance pour lui.

– Les relations aux autres : le centre de ses voyages.

– Pourquoi sa façon de voyager a changé

– Fan d’auto stop

– Sa plus grande frayeur lors de ses voyages.

– Ses anecdotes de voyage

– Ses projets : son blog, son livre…

 

 

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Liens en rapport avec l’épisode :

– Le blog de Jean-Pierre. Je vous recommande en particulier la série « votre premier aveugle »

– Le livre de Jean-Pierre « Aller voir Ailleurs », chez Points Aventure. Préface Patrice Franceschi. Le livre sort le 4 février, mais vous pouvez déjà le commander !

Je ne l’ai pas encore lu, mais il promet d’être passionnant !

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JP-stop

Transcription :

Fabrice :

Bonjour à tous et bienvenus pour ce nouvel épisode du podcast « instinct-voyageur ». Alors, aujourd’hui, je suis avec Jean Pierre Brouillaud. Bonjour Jean Pierre.

Jean Pierre :

Bonjour Fabrice.

Fabrice :

Alors, Jean Pierre, tu es un écrivain voyageur aveugle. C’est cela ?

Jean Pierre :

C’est ça, oui.

Fabrice :

Et donc, je suis un peu tombé par hasard justement, je me rappelle plus comment je suis tombé sur ton blog. Mais, en tous cas j’y suis tombé et j’ai trouvé ton blog super intéressant, ton histoire incroyable, voire fascinante, puisque pour résumer là en deux mots, là tu as été frappé- tu m’arrêtes si je dis des bêtises – tu as été frappé de cécité à 15 ans.

Jean Pierre :

Oui, c’est ça.

Fabrice :

Et à 16 ans, tu as décidé de partir sur les routes du monde, tu as voyagé pendant des années avec ton handicap.

Jean Pierre :

Oui.

Fabrice :

Alors, voilà pour resituer un peu le contexte au début, comment ça s’est passé ces premières années ? Pourquoi tu es parti ? Enfin, qu’est ce qui t’est arrivé à la base ? Et pourquoi tu as décidé de partir comme ça malgré ce handicap sur les routes du monde ?

Jean Pierre :

Écoute, vers 11 ans, 12 ans, j’ai 59 ans, donc là on parle des années 67 qui étaient littéralement fascinées par ce qu’on appelait à l’époque : la culture, la big generation, le mouvement hippie et j’écoutais la radio à l’époque, c’était Europe numéro 1, ils présentaient une émission qui s’appelait « Campus », que je conseille à tout le monde si on retrouve des podcast in parce que c’est vraiment passionnant, ce qui a été assez dit à l’époque.

Donc, j’étais fasciné par ça et j’étais ce qu’on appelle les hippies et déjà, je voyais déjà fort mal. Et j’ai perdu totalement la vue à 15 ans et demi et je me suis retrouvé effectivement face à un défi. C’est-à-dire endosser la vie que l’on me proposait à savoir certains types de métiers quand on était aveugle par rapport au type d’études qu’on faisait ou soit réellement vivre, ce qui me faisait brûler à l’intérieur, je peux pas le dire autrement, c’était de partir en voyage et j’ai risqué, je suis parti en auto-stop.

Je ne dis pas que ça était facile, mais je crois pas qu’il y ait des choses faciles, qui donnent du goût à la vie, ça était même parfois compliqué même très compliqué, mais ça permet de grandir et d’accepter ce qui fait peur parce que je crois que c’est fondamental de faire face à la peur pour dépasser certains stades et pour justement accomplir nos rêves.

Donc je suis parti vers 16 ans sur les routes en auto-stop et au départ très motivé pour retrouver la grande famille qu’on appelait « hippie » à l’époque. Donc, Amsterdam, Londres, Istanbul et après partir sur la route des Indes   pendant plusieurs années.

Fabrice :

D’accord.

Jean Pierre :

…Avec évidemment cette grande station

Fabrice :

D’accord. Mais, un an après seulement, être frappé par ce handicap, tu n’as pas été tétanisé par la peur de partir comme ça seul. Enfin, qu’est ce que tu t’es dit ans dans ta tête exactement ? Qu’est ce qui a fait que tu as franchi le pas ?

Jean Pierre :

Écoute, moi je dirais aujourd’hui – parce que évidemment quand on regarde son passé on l’interprète toujours – je dirais que le désir a été plus puissant que la peur. Voilà, c’est ce que je dirais aujourd’hui. A l’époque, ça s’est concrétisé un peu d’une certaine manière, j’étais chez mes parents, j’étais absolument ingérable. Donc, il y avait plus aucune école d’aveugles qui voulait de moi en France. Je m’étais fait rejeter de trois différentes écoles. Donc, mes parents ne savaient absolument plus quoi faire de moi. J’avais aucune formation et donc, j’ai fait 3 fugues. J’ai fait trois fugues à partir de 16 ans. J’en avais déjà prémédité une à 14 ans et demi pour tout dire.

Fabrice :

T’as vraiment ce désir de voyager.

Jean Pierre :

…Et je suis parti sur les routes. Ah oui ! Complètement, c’est oui oui ! Ça le mouvement était absolument, aller voir ailleurs, c’était absolument indispensable pour moi et si tu veux, oui j’ai fait 3 fugues et puis au bout d’un moment, mes parents ils ont envoyé l’interpole, la police sur le dos.

Fabrice :

Ouais.

Jean Pierre :

Un passeport et surtout avec…

Fabrice:

Ah oui carrément.

Jean Pierre

…Émancipation et là à partir de ce moment là, j’ai pu vivre pleinement ce désir d’aller respirer.

Fabrice :

Ce désir, tu l’avais avant d’être frappé par ton handicap en fait ?

Jean-Pierre :

Complètement ! Enfin, bon, j’ai toujours été malvoyant parce que j’ai perdu mon premier œil, j’avais deux mois. Donc, je ne m’en souviens plus et l’autre avait une vision quand même très diminuée jusqu’à ce que la vision disparaisse complètement à 16 ans. Donc, j’ai toujours été malvoyant en fait avant de devenir franchement aveugle.

Fabrice :

D’accord et j’imagine que tes proches, tes parents, ils ont essayé de te décourager de partir ?

Jean Pierre :

Oui, bon de toute façon, ce n’était pas le… À l’époque, moi, je viens d’un milieu très – comment dire – paysan plutôt, des gens qui n’ont absolument pas de bagage culturel, à qui ça ne parlaient pas du tout ces nouvelles… ces mots paradigmes de vie, communauté, nomadisme, voilà, vie précaire probablement pour peut-être… oui ça ressemblait probablement à une vie précaire, En plus avec – tu sais – les accoutrements de l’époque, les grands cheveux. Ah oui, mon père a été militaire, donc, il faut que je signale ça quand même. C’est intéressant. Donc, pour lui, c’était absolument pas compatible. Donc, il y a eu beaucoup de conflits. Je suis parti sur des conflits.

Fabrice :

D’accord, t’es pas parti avec leur accord, leur bénédiction ?

Jean Pierre :

Non, jusqu’à ce qu’ils en aient vraiment marre et qu’ils décident de m’attribuer cette émancipation. Mais bon, au moment donné j’avais 17 ans tu vois ?

Fabrice :

D’accord. Donc tu es parti à 16 ans. Tu as pris la direction – tu m’as dit – de l’Asie ?

Jean Pierre :

Non, au départ non parce que je n’avais pas de papiers. Donc, au départ, je restais en France. J’allais à Paris. Bon, j’ai réussi à entrer quand même avec une carte d’identité. J’ai réussi à aller à Amsterdam, en Belgique, à Londres, mais c’est qu’après, lorsque j’ai eu un passeport que j’ai pu partir. Donc, j’avais 17 ans et demi. J’ai pu partir en Istanbul et là j’étais tout seul. Là, ça était assez – comment dire – étayé d’anecdotes tu vois ?

Quand je suis arrivé à Istanbul par exemple, la première chose qui m’est arrivée, quelqu’un m’a fauché ma canne blanche je suppose un gamin, j’étais dans la gare d’Istanbul et j’ai senti la canne, je m’y attendais pas du tout. J’essayais de me repérer le long du quai, j’ai descendu du train. J’écoutais, j’étais là vraiment très concentré pour essayer de savoir exactement vers où je devais aller. Et quelqu’un m’a enlevé la canne. Je suppose que c’est un môme et alors là ça était – je crois que ça était un des premiers – comment dire ça – raz de marée [rire] dans ma vie.

Je savais plus j’étais complètement… T’imagines, tu es aveugle, tu es sur un quai de gare dans un pays où tu ne parles pas la langue. J’avais à peine 3 sous en poche. Enfin, j’étais dans une tragédie extrême et on m’enlève la seule possibilité de me déplacer en essayant de me repérer un tout petit peu avec la canne blanche. Et finalement, je pense que c’est un gamin qui me l’a fauché. Et je me suis assis, je suis rentré dans la respiration pour essayer de me calmer, de laisser tomber un peu les normes vagues, raz de marée comme je disais émotionnelles, et puis, pour essayer d’écouter un conseil qui venait d’un endroit tranquille au moins, là où il n y a pas de la colère et de la peur, tu vois ? Et à ce moment là, il y a quelqu’un qui est revenu vers moi, qui m’a tapé sur l’épaule et qui m’a rendu ma canne.

Fabrice :

Super !

Jean Pierre :

Ouais.

Fabrice :

Là, tu as dû être soulagé, un gros soulagement là ?

Jean Pierre :

Ben, oui là, quelque part, je me sentais comme – comment dire ça – comme si la vie me donnait la permission de continuer ma vie de nomade.

Fabrice :

Et donc, après Istanbul ?

Jean Pierre :

Alors écoute, après Istanbul, ça était la route traditionnelle de l’époque, j’ai rencontré beaucoup de monde, je suis parti en Iran. J’ai beaucoup voyagé en Afghanistan, Pakistan, l’Inde, le Népal. Et ça, ça durait plusieurs années et ensuite, moi j’ai trouvé que c’était trop… Je vis avec une espèce de conformité. On était quand même un peu les copies conformes, on se disait très marginaux, alternatifs, en fait, on était très copie conforme les uns des autres. On avait un peu les idées communes patati patata.

Donc, vraiment, j’ai rencontré un garçon en Afghanistan qui lui, arrivait d’un long périple à travers l’Afrique noir. Et on sympathisait, c’était un français et on a décidé de partir vraiment plus à l’aventure et là, à partir de ce moment là, on est parti, on est resté longtemps au Moyen-Orient. On a vécu au Soudan, toutes sortes d’aventures, remonter le Nil blanc, traverser toute l’Afrique noir à pieds sans un sou. Là, on a voyagé longuement.  Donc, ça ça a commencé ma vie à proprement dit d’aventure.

Après, j’ai rencontré d’autres gens avec qui je suis allé. Après, j’ai eu une longue période en Amérique du sud notamment  au Pérou.

Fabrice :

Donc, là on est dans les années ?

Jean Pierre :

Là, on a commencé en 72s quand j’avais 16 ans et là quand je parle d’aventures plus amazoniennes et autres, c’est 80s déjà. 80s ou 81s, 82s. Après, j’ai traversé tout en auto-stop avec une femme que j’avais rencontrée au Pérou, j’ai rejoint le Canada en auto-stop. Après, on est rentré en Europe quelques mois pour vendre un peu des bijoux, enfin un peu comme on faisait à l’époque.

Et après, on est reparti en Asie. Après, ça était le pacifique, ça n’a jamais arrêté en fait. Et même quand je me suis installé par la suite en Ardèche, dans un tout petit village dans le sud d’ Ardèche qui s’appelle Laboule. Quand je suis allé là-bas, je partais quand même – on va dire 3 ou 4 mois par an pour voyager. Donc, après c’était des voyages plus éclair  tels que le Yemen, je ne sais pas le Burkina-Faso.

Fabrice :

D’accord. En fait, tu n’as jamais vraiment arrêté depuis ?

Jean Pierre :

Non non. Même là, cette année, je suis allé trois fois au Maroc, et puis je suis allé en Grèce, je suis allé au  Portugal, j’ai passé tout l’été au Cambodge et puis, là je repars en Éthiopie  dans huit jours là.

Fabrice :

D’accord.  J’aimerais beaucoup y aller.

Jean Pierre :

C’est ça voilà. Écoute, je te raconterai quand j’aurais un peu…

Fabrice :

Mais dis-moi Jean Pierre, il faut quand même… Tu imagines ? Je ne sais pas si t’en as conscience, t’imagines que pour le commun des mortels, c’est incroyable. Ils ont du mal à réaliser que voilà sans la vue, tu peux comme ça voyager, partir comme ça en solo sur les routes parce que parfois, je reçois des mails de lecteurs qui ont un peu de l’appréhension de partir comme ça en voyage alors qu’ils ont toutes leurs capacités intellectuelles et physiques. Tu imagines que pour eux, ça doit être… Là, ils peuvent écouter ton histoire, ça doit être impressionnant. Alors, qu’est ce que t’as envie de leur dire à ces gens qui ont un peu… ?

Jean Pierre :

Bon, déjà, j’ai envie de dire que je voyage quand même assez rarement en solo totalement. Je l’ai eu fait. Mais maintenant, je voyage – ouais allez quasiment toujours maintenant au moins en binôme, avec des amis même si on part à pied ou en stop.

En tous cas, je voyage à deux. C’est quand même beaucoup plus confortable. Puis, c’est surtout ça m’intéresse beaucoup plus aujourd’hui de partager le voyage avec quelqu’un d’autre. D’autant plus que je voyage souvent aussi avec maintenant l’idée aussi – ce qui n’était pas le cas à l’époque – d’écrire, d’animer mon blog ou de faire des films comme c’était le cas là cette année. Mais après, une chose dont je suis conscient et que j’aime beaucoup dire, c’est que si je n’avais pas rencontré quand j’étais seul par exemple les autres non seulement je n’aurais jamais rien fait, sans les autres, on ne fait rien.

Donc, moi ce que je donnerais comme conseils qu’on soit aveugles ou pas aveugles, c’est simplement un moment donné faire confiance à l’humanité. C’est-à-dire je crois qu’on ne peut pas voyager avec de l’appréhension, si on a beaucoup d’appréhension, il vaut mieux rester chez soi, explorer son appréhension chez soi pour qu’elle se dissolve. C’est une confiance, qui détermine nos actes et qui accompagne nos désirs. Et si on n’a pas d’appréhension on peut partir.

Fabrice :

Mais quand même au début, tu es parti seul…

Jean Pierre :

Absolument, oui je suis parti seul. Mais, ce que je t’expliquais tout à l’heure le désir était prêt. Et ce qui est extraordinaire là-dedans c’est que dans le sens où ce que moi je trouvais courageux, c’était les gens qui avaient une vie réglée.

Je n’aurais jamais pu vivre ça.  moi j’ai absolument aucun… je ne mesure pas la vie des uns et des autres avec une unité de mesure qui ferait que je dirais ça c’est une bonne vie, ça c’est une mauvaise vie. Il y a pas de travail  il aime ce qu’il fait, c’est super qu’il reste chez lui, c’est aussi bien, et c’est la même chose finalement que de voyager sous une forme différente, on est bien d’accord. La chose qui est quand même très importante : si on écoute, si on est fasciné par le monde du voyage et qu’on reste chez soi et qu’on ne part pas, on est malheureux. Donc, l’idée c’est d’être heureux. Et pour être heureux, il faut accomplir absolument ce qui est important pour nous. C’est-à-dire, si c’est le voyage, c’est le voyage. Si c’est rester chez soi et accomplir des choses chez soi, c’est pareil. Voilà.

Fabrice :

Tout à fait, il faut écouter ses désirs et ses pulsions. Il faut suivre ça.

Jean Pierre :

Complètement, et je dirais quand même c’est de se coucher le soir en étant tranquille, en se disant ce que j’ai vécu aujourd’hui, ça me correspond, parce qu’autrement, on vit dans une petite frustration totale. Et encore une fois, que ce soit une vie de voyage ou que ce soit une vie précaire pourquoi pas. Mais, il faut choisir sa vie.

Fabrice :

Oui, tout à fait, il faut avoir le choix, c’est ça, l’important c’est de suivre son premier choix et faire ses choix.

Jean Pierre :

Et souvent, il y a la peur. Moi je crois que c’est souvent la peur, on l’utilise souvent pour se cacher ou alors, c’est parce que le désir est pas suffisamment craignant, il n’est pas suffisamment fort. Le désir abolit la peur. Pas totalement il reste une peur raisonnable c’est-à-dire une peur biologique. Je ne sais pas moi, il m’arrive des fois – je ne sais pas – dans les montagnes du Guatemala, quand les types conduisent comme des dingues en camions ou voire dans les bus, et qu’on passe le long des ravins et que je suis avec quelqu’un qui me décrit qu’on frôle des ravins, je ne suis pas indifférent à ça, bien entendu.

Fabrice :

Justement, puisque tu parles de ça, comment tu – comment dire – là tu parles de cette anecdote avec ce ravin, cette personne qui te décrit le ravin. C’est souvent comme ça. C’était souvent comme ça lors de tes voyages, quand on est aveugle, justement, on a besoin de quelqu’un à côté pour nous retranscrire un peu. Enfin, là je parle un peu…

Jean Pierre :

Oui, oui tu veux dire un descriptif. Oui et non si tu veux. Moi, je ne suis pas un aveugle assoiffé de l’objectivité des choses. Je ne voyage pas pour chercher à voir. Non, je ne vois pas. Je voyage parce que c’est le désir qui me pousse en avant. Mais quand j’essaie de savoir, quand je pose la question pourquoi je ne réponds pas et je ne chercherai pas à comprendre. Je ne cherche même pas la réponse. Je t’aurais donné une réponse plus au moins convaincante, intellectuelle et tout ça. Mais, je sais très bien que tout ça, ce n’est pas satisfaisant.

Je voyage parce que je ne peux pas faire autrement, c’est ma vie aujourd’hui et je ne cherche pas à ramener quand je vais rentrer d’Éthiopie par exemple, je ne cherche pas à comprendre l’Éthiopie, c’est comme ci l’Éthiopie, c’est comme ça. Tu sais il y a un endroit, je suis allé à un lac, il y avait des oiseaux patati-patata. Non, moi je vais rencontrer mon voyage en Éthiopie, je ne vais pas raconter des  Éthiopie objectifs à voir, tu vois ?

Je vais raconter la main qui va me guider dans une rue, le contact que je fais avec quelqu’un, j’essaie d’être vraiment au plus près de mon propre voyage. C’est-à-dire, c’est un voyage sans yeux. Pour moi, le monde, il n y a rien à voir quelque part.

Fabrice :

Donc, c’est quoi ? C’est les bruits, les odeurs surtout ? Des sensations ?

Jean Pierre :

Oui, des odeurs et surtout le sensitif et surtout les rencontres humaines ou voire avec les animaux je ne sais pas les anecdotes, j’ai plein d’anecdotes comme ça ou bien une lumière en Australie où il y a un animal qui est venu près de ma tente et je suis sorti et j’ai réussi à le toucher. C’est fantastique, c’est étonnant !

Fabrice :

C’est marrant. Mais qu’est ce que t’appelles le sensitif ?

Jean Pierre :

Le sensitif, c’est ressentir l’atmosphère tu sais ? Quand je suis devant un paysage, je pourrais te le décrire. Mais, ça serait certainement pas ce que tu as toi sous les yeux si on était allé voir le même paysage.

Mais, je le reconstitue dans ma cinémathèque d’aveugle [rire] si tu veux. Je le reconstitue à ma façon. C’est-à-dire, une sensation de vide devant moi. S’il y a un ravin par exemple ou des vallées je ne sais pas il y a quelques semaines je faisais de l’auto-stop en Ardèche à la sortie d’un village et j’étais tout seul et je claquais des doigts pour essayer de comprendre un paysage et les co-localisations. Je ne claquais pas des doigts en fait, je tapais les mains l’une dans l’autre et l’écho que m’a renvoyé le paysage m’a fait comprendre que de l’autre côté de la route où j’auto-stoppais il y avait soit un grand ravin, soit une immense vallée tu vois ?

Fabrice :

Ah d’accord.

Jean Pierre :

Je décrypte, je déchiffre le paysage par d’autres avenues perceptuelles forcément. C’est ça que j’appelle…

Fabrice :

… Et dans ton esprit, t’as une image qui apparaît ou pas forcément ?

Jean Pierre :

Écoute, il y a une image si j’en parle avec quelqu’un d’autre. Oui, j’essaie de reconstituer une image pour avoir un langage commun avec la personne avec qui je discute.

Donc, non je reste beaucoup plus dans le monde de la sensation, dans le monde de l’aveugle. C’est-à-dire dans l’olfactif.

Fabrice :

D’accord. J’essaie d’imaginer. Mais, en fait, c’est impossible d’imaginer forcément.

Jean Pierre :

Ouais, tu peux. En tous cas, tu peux imaginer. Mais, imaginer ce n’est pas ressentir comme l’autre tu vois ? C’est juste approcher. On peut partager. Bon, si on était devant le même paysage, j’essaierais de le faire rentrer dans mon univers, dans mon blog, j’essaie d’en parler. J’essaie de décrire au plus proche dans le livre qui sort dans quelques semaines, c’est pareil. J’essaie vraiment de faire rentrer le lecteur dans mon univers. C’est vrai qu’on ne peut pas l’expérimenter totalement. D’autant plus que pour vous qui voyez, la cécité c’est un monde imaginaire en termes de nuit intégrale.

Mais, ce n’est pas ça la cécité, c’est ne pas voir du tout. Et ne pas voir, c’est ne pas voir la nuit, c’est ne pas voir du noir. C’est-à-dire, ne pas voir, c’est comme si vous, vous regardiez avec votre pied ou avec votre dos. Il y a déjà une absence de regard, ce n’est pas du noir.

Fabrice :

J’ai lu sur ton blog, tu disais que tu considérais la cécité comme chance extraordinaire. « Cela me met en relation permanente avec l’autre. »

Jean Pierre :

Absolument. Oui. C’est absolument une occasion d’être en permanence en liens. C’est à dire quand je me balade dans une rue tout seul et que je ne connais pas, à un moment donné, je vais intercepter quelqu’un et lui demander si la rue que je cherche, si je dois continuer, si je dois tourner à gauche et tout ça. Et c’est extraordinaire parce que ça me fait une vie, ça m’écrit une vie de relations permanentes et ça fait des rencontres très souvent.

Fabrice :

C’est un accélérateur de rencontres.

Jean Pierre :

C’est ça, exactement ! C’est un accélérateur de rencontres et j’ai été très souvent invité chez les gens aux quatre coins du monde qui étaient curieux de ma différence parce qu’en fait moi pourquoi j’ai écrit, pourquoi j’ai un blog, pourquoi j’ai écrit un livre, pourquoi j’ai fait un film, c’est pour parler de la différence, parce que je pense qu’on a extrêmement peur de la différence aujourd’hui.

Et j’aimerais que les gens et moi-même soyons beaucoup plus curieux de la différence qu’elle soit de l’ordre physique, psychologique ou civilisationnel ou racial ou sexuel. On est riche de la différence, on est riche de la biodiversité. La pauvreté c’est la pensée unique. La pauvreté, c’est la peur de l’autre.

Donc, si vous voulez par exemple sur mon blog, j’ai lancé quelque chose qui s’appelle, j’ai lancé sur un poste un programme qui s’appelle « invitez-moi » et il y a des gens qui me contactent par le blog et qui m’invitent chez eux et je passe une soirée à leur expliquer justement ma manière de percevoir.

Et je leur pose aussi des questions sur leur manière à eux aussi d’être au monde. Je suis curieux en fait de l’autre et c’est vrai que je ne demande pas grand chose. Mais, je trouve que c’est important qu’on soit curieux les uns des autres comme tu le fais là actuellement Fabrice. Tu m’interroges. Donc, c’est bien. C’est que tu as un intérêt pour cette différence.

Fabrice :

C’est vrai. J’étais très curieux en effet de te parler et quel est le regard des autres dans les autres pays par rapport à toi ?

Jean Pierre :

Par rapport à la cécité ?

Fabrice :

Ouais, est ce qu’il y a des différences suivant la culture ?

Jean Pierre :

Oui. Il y a beaucoup de différences dans les pays où le niveau de vie est moindre, tu vois ? On va faire rapidement, je vais être obligé quand même un peu de synthétiser tout ça. On va dire l’Afrique noir, voire l’Inde ou voire Maghreb, les gens sont beaucoup plus… Ils sont définitivement à l’aise avec l’ordi. Ils viennent directement à moi, ils m’attrapent la main.

En Afrique noire par exemple, j’étais au Burkina il y a quelques temps, quelqu’un me guide dans la rue pour m’amener quelque part. Puis à un moment donné, il va me dire « écoute moi je vais à gauche, toi tu vas à droite.» Mais, non, un français, il va me dire ça. Par exemple, il va dire : « Toi tu vas à droite » Puis il m’explique. Et un africain, il ne va pas faire ça, il va arrêter quelqu’un dans la rue qui part à droite en disant : «  tu ne peux pas accompagner ce monsieur parce qu’il ne voit pas » ou quelque chose comme ça. Voilà il y a vraiment un service après vente absolument incroyable.

Fabrice :

Et pourquoi ils sont plus à l’aise, plus familiers ?

Jean Pierre :

Je pense qu’ils vivent avec leurs handicapés, ils ne les planquent pas. Nous, en occident. Ils ne le cachent pas oui si tu veux. Déjà nous en occident, les gens qui ont un différent, qui ont un handicap la plupart du temps, ils n’osent pas sortir, tu vois. Ils restent chez eux parce que souvent ils ont été éduqués on leur dit que ce n’est pas facile pour eux le vie, on leur fait croire qu’ils ont diminué. Moi, je refuse ce genre de choses. Moi de toute façon, je ne me perçois pas comme handicapé, je me perçois comme différent. Donc, je n’ai pas quelque chose en moi je veux dire, j’ai…

Fabrice :

… Et c’est aussi parce que justement, il y a des structures et des programmes qui viennent en aide aux handicapés. Mais, l’effet un peu pervers, c’est justement que ces personnes sont moins intégrées à la population.

Jean Pierre :

C’est ça. Alors que tu es en Afrique ou tu es en Inde, voire relativement dans certaines régions de l’Amérique Latine, je veux dire les gens, ils vivent avec leurs handicapés, « leurs handicapés » font – j’utilise exprès ce mot mais ce n’est pas mon mot – je veux dire avec les différences, elles sont intégrées dans la société beaucoup plus qu’ici.

En tous cas, elles ne sont pas forcément intégrées au sens du travail, pas forcément mais ils ont – je vais le dire – il y a tellement de parents d’aveugles en Afrique, c’est énorme, que j’imagine que plus au moins dans chaque famille, il y a un aveugle. Donc, on a l’habitude d’être en relation avec un aveugle.

Fabrice :

Donc, c’est en Afrique où t’as vu pour toi l’accueil a été le plus…

Jean Pierre :

Ouais. C’est extraordinaire en Afrique. C’est totalement… L’Afrique noire, c’est la région la plus facile à voyager quand on est aveugle. Oui, effectivement.

Fabrice :

Ah d’accord. Je ne le savais pas.

Jean Pierre :

Oui.

Fabrice :

Et la plus difficile j’imagine c’est l’occident ?

Jean Pierre :

Oui, l’occident. Je ne peux te faire un truc très schématique, là je sors dans la rue, là maintenant. Je suis dans un endroit que je ne connais pas, on va parler de la France. Mais, j’ai beaucoup de mal : les gens ne s’arrêtent pas la plupart du temps. Les garçons de 18 à 40 ans ne s’arrêtent jamais. Peut être de temps en temps des jeunes filles de 18 à 20 ans. Et après c’est les étrangers, les maghrébins, les africains qui s’arrêtent volontiers pour aider comme toujours et puis des gens âgés, les gens de mon âge, à partir de 60 ans, oui.

Fabrice :

D’accord. Donc, quand tu voyages par exemple en Asie, en Amérique latine ou en Afrique, tu as constamment quelqu’un qui va vers toi pour t’aider par exemple, monter dans un bus.

Jean Pierre :

Oui très facilement. Bon, après, ce n’est pas à 100% ce que je dis là. Mais, c’est beaucoup plus. Là, par exemple, je suis monté dans un TGV il y a quelques jours en France et évidemment moi j’avais mon numéro de siège je ne peux pas le lire tout seul le numéro de siège.

Donc, je marche dans le compartiment et je demande à voix haute s’il y a quelqu’un qui peut m’indiquer. « Voilà, je suis aveugle messieurs dames, si quelqu’un peut me dire où est le numéro 71 ». Et personne ne répond ! C’est quand même impressionnant !

Fabrice :

Personne ne répond ?

Jean Pierre :

Non, en général non ! Il faut que j’insiste plusieurs fois quand je m’adresse à une foule comme ça, un ensemble de gens non, enfin, je ne m’adresse pas à quelqu’un en particulier. Personne ne se sent vraiment concerné. Donc, c’est assez compliqué.

Au bout d’un moment, je suis obligé de taper sur l’épaule de la personne et lui dire « écoutez merci de me dire où c’est parce que je ne vais pas le trouver tout seul. » Et voilà.

Fabrice :

Les gens lèvent la tête, mais ils ne disent rien. Ils ne te répondent pas ?

Jean Pierre :

Ah si ils lèvent la tête parce que les gens se sentent concernées. Moi j’ai quand même un peu le sentiment qu’on vit dans un monde aujourd’hui où l’autre ne nous intéresse pas beaucoup et c’est quand même grave parce que – et je mesure mes mots – on vit tous ensemble et le monde si on veut que ça ait lieu, et bien il faut qu’on prenne conscience que les autres sont des autres et il faut surtout prendre confiance qu’on est dans l’autre en étant présent à l’autre, on sait dès qu’on est présent à soi-même parce qu’on n’est pas séparé du reste de l’humanité. On n’est pas séparé de l’autre. Et c’est justement cette croyance aujourd’hui où je dois m’en sortir tout seul, écraser l’autre, être meilleur que l’autre et tout ça, c’est là où ça nous mène aujourd’hui dans ce monde aberrant !

Fabrice :

Et encore faut-il lever les yeux de son écran, sa tablette ou son Smartphone, je pense que c’est à cause de ça. Mais, ça n’aide pas forcément…

Jean Pierre :

Non, ça n’aide pas beaucoup. Et effectivement, je vois bien. Mais les gens en ville. Enfin, partout là maintenant, quand je parle avec quelqu’un la plupart des gens sont effectivement déjà… quand j’interpelle les gens dans la rue, ils sont souvent sur des écrans. Oui.

Fabrice :

Voilà, en effet, je me rappelle, il y a dix ans, j’ai pas mal voyagé en Afrique de l’Ouest, je prenais les taxi-bus, personne n’était sur son Smartphone, on se parlait, on est serré, on se parle. Alors, voilà.

Jean Pierre :

Déjà, on est serré puis comme tu le dis tu vois ? Là bas, on n’est pas chacun sur sa place, on est à moitié sur les genoux du voisin. Donc, on est…

Fabrice :

… Ça facilite le contact.

Jean Pierre :

Ah oui complètement. Quand tu veux te retourner il y a tout le taxi-bus qui est obligé de bouger quand tu bouges ton bras. [rire] Donc, là au moins, on sent qu’on est relié les uns aux autres. C’est effectivement beaucoup plus en liens.

Fabrice :

Et donc, pour toi, c’est important de voyager – oui finalement, ça n’a jamais – malgré ton handicap – ça n’a jamais été une difficulté ?

Jean Pierre :

C’était probablement une difficulté comme tout le monde. Je veux dire…

Fabrice :

… Au début.

Jean Pierre :

Oui et puis même, je veux dire aujourd’hui il y a des moments où il y a des choses qui s’en vont. Mais comme toute le monde je veux dire je fais de l’auto-stop, il n y a pas de voitures pendant deux jours, on n’est pas perdu.

Ce n’est pas forcément facile de trouver un endroit ou mettre son sac le soir et de dormir dans des régions… Tu vois, je raconte ça parce que ça m’est arrivé là il y a deux ans, j’étais en Albanie, a la frontière  et j’étais avec ma fille avec qui je voyage souvent qui avait 19 ans à l’époque. Et on s’est retrouvé dans une région complètement perdue. Les voitures ne s’arrêtaient pas et c’était indiqué partout « Faites attention aux loups et aux ours. » Et nous, on n’avait même pas de tante, on avait juste des petits draps et les voitures ne s’arrêtaient pas. Le truc c’est qu’il fallait dormir là perdus dans les montagnes et c’était quand même… Voilà, c’est pour tout le monde.

Fabrice :

Et tu pratiques toujours autant l’auto-stop ?

Jean Pierre :

Autant non, moins qu’auparavant quand même, puisque j’ai vraiment passé des années et j’ai énormément voyagé en auto-stop. Non, de temps en temps, ouais, ce que j’aime bien, c’est aller à la pêche. C’est vraiment se poster à la sortie d’une ville, tendre le doigt. C’est encore donner encore plus de place au hasard. Dans un bus, on rencontre des gens et tout ça. Et là, on est obligé de rencontrer des gens en auto-stop. Donc, c’est forcer encore plus la rencontre.

Mais, c’est vrai qu’aujourd’hui, ça devient compliqué parce que maintenant avec le monopole du covoiturage par exemple, les gens ne comprennent pas presque plus. Il y a plein de gens qui ne vont pas te prendre parce qu’ils préfèrent prendre quelqu’un qui va payer.

Fabrice :

Oui. C’est un peu ce que j’appelle un peu la monétisation.

Jean Pierre :

C’est ça. De tout, du voyage….

Fabrice :

Par contre le cautchsurfing, tu sais c’est gratuit, il y a un site qui existe depuis des années, et maintenant, il y a des sites qui proposent le même principe mais en monétisant.

Jean Pierre :

}Absolument. C’est ça. Oui.

Fabrice :

Pareil, si tu veux camper dans le jardin de quelqu’un, il faut le monétiser.

Jean Pierre :

c’est absolument tout comme ça. Et moi, j’ai écrit un texte d’ailleurs sur mon blog, je ne sais plus son titre mais à propos d’auto-stop et de covoiturage et moi, c’est vrai que je suis extrêmement touché par ce qui est gratuit dans la vie. Mais, réellement             !

Je veux dire, quand on fait un détour dans la rue pour aider quelqu’un, on s’arrête et qu’on fait vraiment ça spontanément et gratuitement, j’ai le sentiment qu’on fait grandir quelque chose d’humain vraiment.

Fabrice :

Et t’as l’impression que ça devient plus rare alors tout ça ?

Jean Pierre :

Ça devient de plus en plus rare oui. Et pourtant il faut faire ce pas de côté. Il ne faut pas hésiter à faire ce pas de côté, d’arrêter de regarder le monde en termes de ce que ça nous rapporte ou de ce que ça va nous rapporter.

Fabrice :

Justement, là, tu parlais de ton blog qui s’appelle « l’illusion de l’handicap ». Enfin, je mettrai le lien dans l’article du jour. D’ailleurs, je vous invite vraiment à aller voir le blog de Jean Pierre qui est quand même très riche, il y a pas mal de récits de tes voyages passés, etc. Et il y a une série aussi que j’aime beaucoup, c’est « mon premier aveugle. »

Jean Pierre :

Ah oui là c’est en ce moment.

Fabrice :

Enfin, j’aime bien cette série. Pour résumer, tu te poses quelques questions à quelqu’un sur le premier aveugle que cette personne a rencontré, c’est ça ?

Jean Pierre :

Absolument, oui. En fait si tu veux, ça m’est venu là, j’ai participé à une émission que j’ai beaucoup aimée sur la RTS la Radio Télévision Suisse, il y a quelques jours, c’est une émission qui s’appelle « [Cap ou fou ?] ». Et j’ai tellement aimé l’interviewer que je me suis dit que j’avais envie de me mettre moi aussi à sa place. Et donc, j’ai lancé cette série de questions à laquelle j’invite tout le monde si vous allez sur le blog, votre premier aveugle, vous trouvez mon mail et vous pouvez me répondre et après je le publie en fait.

Voilà. Et c’est vrai que j’apprécie beaucoup parce que très souvent des gens dans la rue me disent. Ah en fait, monsieur, vous êtes mon premier aveugle. Donc, ça m’est venu comme ça, l’idée de… D’ailleurs Fabrice, si tu trouves 5 minutes et une plume pour écrire.

Fabrice :

Ah je le fais tout de suite, il n’y a pas de soucis. Ça sera avec plaisir puisque c’est quelques questions, et c’est assez court en plus.

Jean Pierre :

Oui, ça peut être très rapide.

Fabrice :

Après, ce n’est pas vraiment rencontrer, rencontrer, mais…

Jean Pierre :

Mais, tu as peut être rencontré d’autres aveugles.

Fabrice :

Oui, j’en ai vu. Mais, par contre, si tu veux me poser des questions exactement sur cette rencontre, c’est qu’à chaque fois je suis assez fugitif quand même. Mais pendant mes voyages, j’en ai rencontré plus en fait qu’en France finalement. Je pense finalement.

Jean Pierre :

Oui, je suppose.

Fabrice :

Voilà, ce qui n’est pas très étonnant finalement par rapport à ce que tu m’as dit avant.

Jean Pierre :

On y voit beaucoup plus dehors. Mais t’es pas obligé dans mon questionnement votre premier aveugle, il y a des gens qui m’ont répondu qu’ils n’ont jamais eu de rapports directes avec des aveugles, qui en ont simplement vus dans la rue et ce que ça a provoqué en eux la première fois, tu vois ?

Fabrice :

Avec plaisir. On en reparle après l’interview.

Jean Pierre :

Oui.

Fabrice :

D’ailleurs, là il faudra bientôt qu’on termine l’interview, il y a déjà 55 minutes qu’on parle, tu vois, on va battre le record du podcast.

Jean Pierre :

Je n’en reviens pas.

Fabrice :

Voilà, ça passe vite. Alors, peut être une dernière question. Si tu nous racontais un peu – je ne sais pas – une anecdote vraiment, je sais que t’en as plein sans doute. Mais, une anecdote parmi les plus mémorables ? Là, tu as tout de suite quelque chose qui te vient à l’esprit comme ça, une rencontre en voyage… En effet, c’est dur.

Jean Pierre :

Oui, c’est vraiment, il y a des milliers de choses qui me remontent là. C’est marrant, parce que là, ce qui me venait, mais je ne sais pas – est-ce que c’est une question par rapport à la cécité ou pas – parce que ce qui me venait c’était une histoire au Guatemala, un matin où je devais prendre un bus à 5heures du matin, je n’ai jamais pu me lever, je n’ai jamais pu me réveiller.

Pourtant, la femme avec qui je voyageais m’a secoué les épaules le matin pour me lever. Et je n’ai pas pu, je ne sais pas, c’était impossible. Et voilà, on a raté le bus et après on est parti en auto-stop sur les  9h du matin et au fait, pour trouver une espèce de bus collectif. Et on a découvert – je sais plus – 15, 20 kilomètres plus loin sur la route qu’on devait emprunter avec l’unique bus de la journée qui partait trop tôt le matin pour moi, qu’il était quelques dizaines de mètres plus bas dans le ravin.

Ça ce n’est pas vraiment une anecdote spécifique au fait d’être aveugle mais c’est quelque chose qui m’a quand même profondément marquée.

Fabrice :

Ah oui, j’imagine.

Jean Pierre :

Donc, c’est pour ça que je parlais de ravin tout à l’heure, parce que j’ai toujours un peu des appréhensions, ça me renvoie toujours à cette image première.

Fabrice :

Ouais, là tu t’es dit …

Jean Pierre :

Mais après l’anecdote strictement aveugle. Écoute dans le Guerrero au Golfe du Mexique, je fais de l’auto-stop avec une jeune fille de 17 ans, blonde. Donc, c’est important quand même au Mexique. Et à un moment donné, on est en auto-stop et les militaires nous tombent dessus. Enfin, ils viennent nous voir, il y a un camp de jeunes militaires armés jusqu’aux dents sur le bord de la route. Il y a justement une route déserte entre puerto et candido,  à l’époque, il n y avait rien du tout.

On peut dire le semi-désert la route et puis, il y a la plage. Et là, la nuit va arriver bientot et ils veulent absolument, évidemment embarquer ma copine et c’est très clair que si elle n’accepte pas, ils la violeront et moi je suis complètement démuni, comment je vais la protéger, comment je vais faire. Et je veux die, je ne peux pas les laisser faire ça, il va falloir à un moment donné être violent.

Et ils nous ont embarqué dans un car et je dis « non, non non ! On continue au stop et tout. » Et il y a eu – c’était incroyable – j’étais affronté à mon impuissance de la défendre et surtout à mon impuissance aussi de la laisser se faire violer si s’en est arrivé là.

Donc, je ne sais pas du tout ce qui ce serait passé. Et il y a eu un truc complètement magique. Il y a eu une voiture qui s’est arrêtée. Il n y en avaient pas beaucoup de voitures qui passaient. Et il y a un type qui d’autorité devait être un type qui avait certainement des responsabilités dans le pays, en tous cas au niveau de l’État ou quelque chose, qui a engueulé les militaires qui a dû se présenter si rapidement. Ils ont compris qu’ils n’avaient rien à dire et il nous a pris en auto-stop et il nous a dit « Heureusement que je suis passé par là. »

Voilà, ça c’est une anecdote et là j’étais vraiment confronté au fait d’être aveugle et comment j’allais gérer cette situation là.

Fabrice :

Enfin, même si t’avais pas été aveugle, peut être que ça aurait été difficile aussi je pense.

Jean Pierre :

Oui, bien sûr. Non, mais là c’était doublement, comme je le disais « Comment je vais faire ? » Et je me disais « ils vont me balancer à la mer et puis voilà ». Probablement tu vois, parce qu’il pouvait y avoir beaucoup de violence.

Fabrice :

oui, là c’était chaud oui. C’était dans les années 70 ?

Jean Pierre :

Ça non, ça c’était au Mexique, au 79  je crois. Oui.

Fabrice :

Ouais, je pense que ça ne s’est pas mal amélioré quand même. Enfin, ça dépend où. [rire]

Jean Pierre :

Oui. Bon, je te raconte une anecdote comme ça. C’était celle qui me vient, tu vois ?

Fabrice :

Écoute, merci pour ces deux là, le point commun c’est que dans les deux cas, t’as eu de la chance.

Jean Pierre :

Oui, ça s’appelle la baraka, c’est en arabe. Et ouais, je pense que j’ai… Écoute, la baraka, j’ai un livre qui sort là dans un petit moi et je vais te raconter quelque chose à propos de ce livre qui va s’appeler « aller voir ailleurs » qui est publié chez point aventure. Et donc, c’est une publique des témoignages de voyageurs et d’aventuriers et c’est une édition qui est dirigée par mon camarade Patrice Franceschi, lui-même un très grand voyageur. Et là justement j’ai une petite anecdote à te raconter qui est assez extraordinaire. Patrice en 74 il partait au Portugal avec un copain et il s’est fait arrêter c’était le 23 ou le 24 décembre en pleine brousse, en pleine compagne espagnole, il voit un type faire du stop.

Donc, il s’arrête et il se sent complètement médusé quand il découvre que ce type a une canne blanche et un sac à dos et qu’il vient vers eux avec une canne blanche.

Donc, là, ils le prennent et ils s’arrêtent à Madrid, ils passent la nuit dans une auberge ou je ne sais pas quoi. Et Patrice, qui a vraiment plus de 40 ans d’aventures invraisemblables dans le monde, a été extrêmement marqué par cette rencontre avec cet aveugle, il dit : «  j’ai passé une nuit incroyable à prêter mon regard à cette personne » et ils ont déambulé toute la nuit à boire des canons et à [raconter l’intérêt ?] de Madrid. Et il y a 2 ou 3 ans quand il a sorti son livre qui raconte ses 40 ans d’aventure qui s’appelle « La dernière ligne droite » il a dit s’il y a une chose qui m’a vraiment marqué, c’est cette rencontre avec cet aveugle et ça serait bien de le retrouver si c’était possible.

Et il est allé sur la toile et en fait, il est tombé sur mon blog et il a pensé que c’était moi, parce que bon, il ne se rappelait plus du nom. Évidemment il y a 40 ans et il m’a contacté, et je lui dis non ce n’est pas moi.

Moi, à cette époque là je faisais aussi de l’auto-stop mais en Turquie, donc, ce n’est pas moi. Et il n’a pas retrouvé l’autre aveugle et il m’a dit : « Si un jour, tu as l’idée d’écrire un petit peu, tu m’appelles parce que maintenant je suis directeur d’édition » – Donc, il est directeur d’éditions pour aventures – « Et je te publierai.»

Donc, voilà. Et il a tenu sa parole parce que Patrice et je peux en témoigner pour différentes raisons depuis que je suis en relation avec lui depuis quelques années, c’est un homme de parole.

Fabrice :

C’est une chouette histoire. D’ailleurs, ça me donne envie aussi de lire son livre. A l’occasion je le note quelque part.

Jean Pierre :

« La dernière ligne droite » oui. Je le recommande à tous les gens passionnés de vie intense, avec et ce n’est pas qu’un livre d’anecdote. C’est un livre aussi profondément je dirais de transformation humaine.

Fabrice :

D’accord. Très bien Jean Pierre. Donc, ton livre sort en Février. C’est ça ?

Jean Pierre :

C’est ça, le 04 oui.

Fabrice :

On le trouvera dans toutes les bonnes librairies. D’ailleurs, vous pouvez déjà le retrouver sur Internet sur Amazon et la Fnac notamment tu m’as dit.

Jean Pierre :

Oui.

Fabrice :

Donc, voilà, je mettrai le lien pareil dans l’article. Là, je suis assez impatient de le lire. Il sort en Février 2016. Ça c’est chouette de faire un projet comme ça qui se concrétise.

Jean Pierre :

Mais, tu vois c’est avec l’auto-stop quand même. Tu vois où ça amène l’auto-stop. Je veux dire cette rencontre avec Patrice, quelque part, c’est à travers l’auto-stop et je dois beaucoup à ma vie d’auto-stoppeur.

Fabrice :

Oui, c’est un multiplicateur de rencontres.

Jean Pierre :

C’est une très belle définition que tu as là Fabrice.

Fabrice :

Écoute Jean Pierre. Merci beaucoup d’avoir pris ce temps en direct d’Ardèche puisque Jean Pierre habite en partie en Ardèche. Il est un peu ardéchois d’adoption.

Jean Pierre :

Comme toi si j’ai bien compris.

Fabrice :

Ouais, je suis même né en Ardèche. Après, on s’en fout adoption ou pas, L’important c’est quand même l’Ardèche.

Jean Pierre :

Exactement, c’est un magnifique pays.

Fabrice :

Toi, t’es plus au sud, Moi, je suis plus du Nord,

Jean Pierre :

Oui. On se retrouvera peut être en Colombie ou en Éthiopie.

Fabrice :

Et bien oui, ou voire en Ardèche.

Jean Pierre :

Tu y passes de temps en temps ?

Fabrice :

Oui, j’y passe souvent l’été en tous cas en général.

Jean Pierre :

Et ben écoute. T’es le bienvenu, tu as mes coordonnées maintenant.

Fabrice :

Oui, ça sera avec plaisir, j’ai des amis là-bas

Jean Pierre :

Oui, c’est ça. Oui, oui. Ma porte est toujours ouverte à ceux qui la poussent quand j’y suis.

Fabrice :

Et bien, je ferai une tournée le prochain été.

Jean Pierre :

Avec bonheur.

Fabrice :

Merci bien. Bonne chance pour tes projets.

Jean Pierre :

Merci, à toi aussi.

Fabrice :

Puis, on se retrouve bientôt et merci. Bonne journée.

Jean Pierre :

Merci de votre écoute à tous. Bye-bye.

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2 commentaires : participez à la discussion !

  1. Jérôme dit :

    Salut Jean-Pierre et Fabrice,

    J’ai beaucoup aimé ce podcast. C’est une manière de relativiser sur soi, sur notre monde et sur la vie en général. J’ai apprécié les anecdotes et j’espère un jour avoir l’occasion de lire ton livre Jean-Pierre, tu as attisé ma curiosité sur ton ressenti en voyage, sur les rencontres, sur la manière d’appréhender tout cela. Cet « handicap » ne t’a pas empêché de vivre la vie de tes rêves en voyageant, c’est tout à ton honneur. Accepter les différences, quelles qu’elles soit, c’est grandir. Je te souhaite de prochaines excellentes aventures 😉

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